Un seul Qoran

Plusieurs lectures

 

 

 

 

 

En comparant l’exemplaire du Qoran qu’il vient de ramener de son séjour au Maghreb, avec celui que son grand-père a rapporté du Grand Pèlerinage à La Mecque, Karim est traversé par une sueur froide : il constate des différences dans le découpage des sourates en versets. Le jeune garçon est furieux : il a dû acheter son Qoran à des gens peu scrupuleux, pense-t-il. Et peut-être y a-t-il d’autres erreurs, comment savoir ? Bien décidé à ne pas en rester là, le jeune homme s’empresse d’aller prendre conseil auprès de son grand-père.

 

            Paradoxalement, c’est avec une tendresse amusée que celui-ci écoute son petit-fils lui exposer son mécontentement. En effet, il n’y a rien d’extraordinaire dans ce qu’il entend de la bouche du jeune Karim, car il existe bien ce qui est appelé plusieurs lectures (قراءات) du même Qoran.

 

La différence entre les lectures tient avant tout à la psalmodie, la manière de lire, de prononcer, comme par exemple la forme conjuguée "ils croient", qui peut aussi bien se prononcer, en arabe, youminoûn (يؤمنون) que yoûminoûn (يومنون). C’est d’ailleurs pour cela que l’on parle de "lecture".

 

Mais il existe aussi et surtout des différences dans le découpage des sourates (chapitres) en versets, autrement dit dans la "dimension" des versets. Celles-ci sont en fait une conséquence directe des modalités de psalmodie (ترتيل).

 

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            Voici un exemple de différence de découpage entre deux lectures, tiré de la sourate 18, « La Grotte » (الكهف) :

 

 

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            Du vivant du prophète Mohammed, les sourates (chapitres) étaient déjà découpées en versets. Pour preuve, sa parole : « Celui qui a appris dix versets du début de la sourate « La Grotte » sera préservé de la dissociation de l’Antéchrist » (1) (من حفظ عشر آيات من أول سورةالكهفعصم من فتنة الدجال). Ce hadîth (2) (الحديث), comme d'autres semblables, montre que les versets étaient bien identifiables, puisqu’on pouvait distinguer, dans le cas de cette sourate, dix versets du reste de la sourate.

 

            Les plus anciens manuscrits du Qoran présentent clairement les séparations entre les versets, en les matérialisant par des points, des cercles ou des traits. Ce n’est que plus tard que l’on a remplacé ces signes de séparation par des chiffres.

 

            La séparation entre les versets était tout aussi perceptible lors de la psalmodie. C’est d’ailleurs d’abord par ce biais que le découpage des sourates en versets a été transmis.

 

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Ces faits sont peu connus du grand public, même chez les musulmans, sans doute parce que cela n’entraîne pas de conséquence notable. D’ailleurs, alors que l’on recense quatorze lectures différentes, seules deux sont véritablement connues et ont fait l'objet d’une réelle diffusion.

 

La lecture la plus répandue est aujourd’hui utilisée par plus de quatre-vingts pour cent des musulmans du monde. Elle est diffusée au Moyen-Orient et plus généralement dans toute l’Asie, raison pour laquelle nous la qualifions d'orientale. Quant à l’autre lecture, on la retrouve surtout en Afrique, soit à l’occident du monde musulman, d'où sa désignation de lecture occidentale.

 

Les différences de lecture ont fait l’objet d’études attentives, car leur origine remonte au prophète lui-même. La lecture orientale, la plus répandue, est appelée "lecture de Koufa" (قراءة الكوفـة), et la lecture occidentale est dite "lecture de Médine" (قراءة المدينة).

 

            Koufa, au sud de Bagdad, était l’une de ces riches villes des plaines iraqiennes. Baignée par l’Euphrate, elle a connu un très grand rayonnement culturel et religieux, aux premiers siècles de l’Islam. Sa mosquée, en particulier, était l’une des plus influentes universités de l’etat musulman.

 

            Parmi les spécialités universitaires qui y étaient enseignées, figurait la science de la lecture du Qoran. cette discipline avait, à l’époque, pas moins de trois professeurs qui y détenaient une chaire, chacun étant spécialiste de différentes lectures du Qoran.

 

            La lecture de Koufa est aussi connue sous le nom de "lecture de Hafs" (قراءة حفص), du nom de l’un des spécialistes de cette science qui, formé à Koufa au deuxième siècle de l’hégire, fixa par écrit l’une des lectures qui y étaient enseignées. Le Qoran était déjà fixé par écrit avec la Vulgate d’Othman. Ce qui a été précisé ultérieurement, ce dont il est question ici, c’est la voyellisation établissant les règles de la psalmodie.

 

            Quant à Médine, ville au climat tempéré au milieu du désert hostile d’Arabie, au nord de La Mecque, elle connut une renommée au moins équivalente à celle de Koufa. Elle fut en effet, du vivant du prophète, la première capitale de l’Etat naissant. Cent cinquante ans après la mort de Mohammed, elle possédait aussi une université qui, quoique plus modeste que celle de Koufa, avait une chaire de "lecture du Qoran".

 

            Warch était l’un des spécialistes de la lecture médinoise. Et, comme son homologue Hafs, il consigna par écrit une autre lecture du Qoran. C’est pourquoi on appelle aussi la lecture de Médine, "lecture de Warch" (قراءة ورش).

 

            Ces différentes lectures (قراءات), faisant l’objet d’un enseignement universitaire, avaient toutes pour origine le prophète lui-même. En effet, pour être retenues comme "lectures du Qoran", elles devaient être certifiées comme ayant été validées par celui-ci. Pour cela, il fallait définir avec une extrême précision la ou les chaînes de transmission de chaque lecture, c’est-à-dire de qui telle personne avait appris telle lecture, en remontant jusqu'à Mohammed lui-même : "un tel a appris d'un tel, qui lui-même a appris d'un tel (...) qui lui-même a appris du prophète" (3).

 

Pour parler de lectures différentes, il suffit de quelques mots prononcés différemment ou de quelques versets découpés différemment. Il ne s’agit en aucun cas de différences concernant l’ensemble du texte qoranique.

 

            On constate donc que, très tôt, les différentes lectures ont fait l’objet d’un enseignement extrêmement précis et rigoureux, dans un souci constant de fidélité à la révélation qoranique. Au total, quatorze lectures ont été retenues comme exactes. Autrement dit, selon les théologiens musulmans, le prophète Mohammed avait validé au moins quatorze manières différentes de psalmodier le Qoran.

 

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Il est approprié de rappeler ici les travaux publiés dans "Le Hasard Programmé, le miracle scientifique du Qoran" (4). Nous y avions montré que les différences dans le découpage du texte qoranique en versets ne relèvent pas du hasard et sont loin d’être arbitraires. Bien au contraire, l’étude de ces différences avait révélé l’existence d’une cohésion et d’un équilibre parfaits entre les différentes lectures, notamment entre celle de Hafs (5) et celle de Warch.

 

Les résultats de nos travaux sur le Qoran démontrent l’existence d’un ordre numérique inhérent au texte lui-même. L’approche mathématique du Qoran, jusque là inédite, résout-elle plus généralement la question de l’origine des différences entre les lectures, posée et restée sans réponse depuis plusieurs siècles ?

 

Cette nouvelle approche se voit confirmée par le hadith suivant : « Le Qoran a été descendu [révélé] sous sept lettres ». Deux compagnons du Prophète Mohammed, ayant remarqué qu’ils lisaient le même passage du Qoran de deux manières différentes, lui avaient demandé de trancher entre eux. A leur grande surprise, après leur avoir fait réciter le passage concerné, le Prophète confirma les deux lectures, concluant par la phrase citée plus haut. Si l’authenticité de ce célèbre hadith n’a jamais été remise en cause, il fait partie des hadiths ayant suscité un grand débat, en l’occurrence sur la signification à donner au mot "lettres" et sur son sens général. Certains savants musulmans ont interprété le mot "lettres" par "lectures qoraniques" ; d’autres y ont vu les variations dues aux différences de dialectes entre les tribus arabes ; d’autres encore ont affirmé que pouvaient figurer, dans la première vulgate d’Othmane, jusqu’à sept variations de lettres écrites au dessus ou en dessous des mots concernés.

 

Beaucoup d’autres interprétations ont été formulées au cours des siècles, mais deux choses sont sûres. D’une part il y a des variations entre les lectures, variations qui, pour les Musulmans, sont de nature révélée. D’autre part, aucun consensus n’avait été trouvé jusqu’à nos jours quant à la nature des "sept lettres" citées dans le hadith.

 

Ce hadith, compris et interprété de différentes manières, trouve-t-il désormais, avec ces résultats, une partie de sa signification ? Y aurait-il là le début d’une explication sur l’origine des différences entre les lectures, du moins celles concernant le découpage des sourates en versets ? 

 

Nous nous étions également intéressés aux lettres débutant 29 des 114 sourates du Qoran, et là aussi, nous avions pu établir que ces lettres constituent un véritable système de codage.

 

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[1] Abou Dawoud (أبو داود), Muslim (مسلم) et Ahmed (أحمد).
[2] Hadîth signifie "parole". Le Hadîth regroupe l’ensemble des paroles recueillies du Prophète Mohammed.
[3] Références des lectures :

1- la chaîne de transmission remonte jusqu'au Prophète,

2- le contenu de la lecture est conforme à la vulgate d’Othman, c'est-à-dire au premier corpus écrit officiel du Qoran,

3- la lecture est conforme aux règles du système phonétique, morphologique et grammatical de la langue arabe.
[4] Farid Gabteni, "Le Hasard Programmé, le miracle scientifique du Qoran" (الصَدفة المنظمة ، الإعجاز العددي في القرآن فريد قبطني ، أحمد حجاج أول ،), 1ère édition : La VI, Paris, 1997 – 2ème édition : La VI, Paris, 1998 - 3ème édition : CIRS, Paris, 1999.

[5] Les références des versets utilisés sont celles de la lecture orientale (lecture de Hafs, حفص), la plus répandue.

 

Le Soleil se lève à l'Occident - Science pour l'Heure, Farid Gabteni
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